Réflexion sur les utopies écologiques

8 février 2025
Par Jean-Baptiste Le Hen, Réalisateur

Au sommaire  :

Introduction

Partie 1 : Pourquoi les utopies écologiques sont nécessaires à la transition
1. Qu’est-ce qu’une utopie écologique ? L’importance de définir les termes
2. La peur ou l’espoir ? Les limites de la communication écologique actuelle
3. A quoi ressemblera le futur ? Comment les récits façonnent le futur
4. La fenêtre d’Overton des futurs probables
5. La fenêtre d’Overton des visions du futur actuelles : l’influence des anti-utopies

6. Avec la décroissance, de quel futur priverait-on nos concitoyen.nes ?

Partie 2 : Comment faire une bonne utopie écologique ?
1. Le piège du Solar Punk : ne pas déplacer à la fenêtre d’Overton des récits du futur
2. La facilité scénaristique de la dystopie
3. Ni du Solar Punk ni de la dystopie ? Mais alors quoi ?
4. La solution du drame décorrélé
5. La pédagogie clandestine : l’autre avantage du drame décorrélé.

Conclusion

Introduction

En octobre 2022, j’ai participé à la première manifestation contre les méga-bassines. Je m’étais déjà rendu quelques fois en ZAD et j’avais participé à quelques manifestations et sittings. Mais cette fois-là, en arrivant dans le camp qu’avaient monté les soulèvements de la terre pour accueillir les manifestants… j’ai senti que quelque chose était différent.

Mon instinct ne m’a pas trompé, la manifestation a été violente. Plus violente que tout ce que j’avais vécu jusqu’à maintenant. J’ai vu des camions de gendarmerie prendre feu sous l’effet des cocktails Molotov des zadistes, j’ai couru sous une pluie de gaz lacrymogènes et de grenades dispersantes qu’on nous envoyait sans répit. Je n’étais pas le seul manifestant ce jour-là à m’être fait surprendre par l’intensité de la manifestation et de sa répression. Ces images ont fait le tour des médias dans les jours qui ont suivi. Il faut bien reconnaître que tout ceci avait un avant-goût de guerre.

Il y avait quelque chose de désespéré à lutter avec une telle intensité. Pendant cette manifestation, je me souviens avoir pensé que j’étais juste un corps. Rien de plus. Je devais courir quand on me le disait et malgré les gaz lacrymogènes. Je devais traverser des haies pour contourner les barrages de gendarmes, je devais entrer dans la bassine quand les grilles qui la protégeaient sont tombées…

Je me souviens avoir discuté avec plusieurs participant.es à la manifestation pour essayer de comprendre ce qui les motivait à lutter avec une telle intensité. Beaucoup m’ont répondu qu’après avoir essayé de nombreux moyens de lutte pour tenter de faire changer les choses. Il leur apparaissait que la ZAD et l’action militante coup de poing était la seule solution. Les autres méthodes de lutte avaient fini par prouver leur incapacité à transformer la société.  Je ne suis pas forcément en désaccord avec eux sur l’importance des actions plus violentes.

Cependant, je crois que nous n’avons pas encore tout essayé avant de se résoudre à l’idée que rien ne marche mieux que la lutte violente. Je sentais au fond de moi que j’avais quelque chose de plus à apporter à la lutte que juste être un corps. Il reste une action essentielle qui n’a pas encore été mise en place et qui peut avoir un impact considérable : réaliser des utopies écologiques.

Depuis cette époque, je n’ai pas changé d’avis. A côté de mon métier d’ingénieur agronome, je travaille depuis plusieurs années à la réalisation d’utopies écologiques. Le texte suivant est un bilan de plusieurs années de réflexions sur ce thème. Dans ce texte,   j’aimerais exprimer pourquoi selon moi les utopies écologiques peuvent changer beaucoup de choses. J’aimerais aussi revenir sur les pièges dans lesquels peuvent tomber les auteur-ices d’utopies écologiques et sur les points qui rendent ces récits le plus impactants possibles. Les Utopies Écologiques ne seront peut-être pas suffisantes pour réaliser la transition écologique mais je suis certain qu’elles seront un point essentiel à la réalisation de cette dernière.

 

Partie 1 : Pourquoi les utopies écologiques sont nécessaires à la transition écologique

 

1. Qu’est-ce qu’une utopie écologique ? L’importance de définir les termes

Les utopies écologiques s’inscrivent dans la grande famille des nouveaux récits qui fleurissent ces dernières années au cinéma et dans la littérature. A ma connaissance, il n’y a pas eu de thèse ou d’étude qui cherche à définir ou à classifier les différents types de nouveau récits et donc d’utopies écologiques. Ainsi, de nombreux récits se réclament de l’utopie écologique mais tous n’auront pas le même impact sur la société. J’expliquerai plus tard pourquoi il faut bien faire attention à ce qu’une utopie écologique respecte certaines caractéristiques pour être la plus impactante possible.

Mais commençons par bien définir l’utopie écologique.

L’utopie écologique est un récit qui se passe dans un futur positif plus ou moins proche où la transition écologique a eu lieu.

J’insiste sur le fait que le monde représenté dans l’utopie écologique doit être réaliste. Sinon nous entrons dans le domaine du Solar Punk, des styles de récits futuristes qui ne s’imposent pas de respecter les lois de la physique.

Cette définition n’a pas vocation à être universelle, mais c’est de ce type de récits que traite le texte suivant. Les caractéristiques propres de ces récits en font selon moi un outil important de changement des mentalités et de la société.

 

2. La peur ou l’espoir ? Les limites de la communication écologique actuelle

Dans le monde de l’entreprise et du développement, il existe une méthode qui permet d’accompagner les changements.

Cette méthode définit les cinq étapes de changement qui sont les suivantes :

  • La pré-contemplation : l’individu n’est pas conscient du problème et ne compte pas changer.
  • La contemplation : l’individu a pris conscience du problème, mais n’a pas encore pris la décision de changer.
  • La préparation : une phase de planification où l’individu planifie comment il va changer
  • L’action : l’individu agît pour changer
  • Le maintien : une phase cruciale pour que l’individu ne rechute pas dans son ancien fonctionnement

Dans le cas de la réalisation de la transition écologique, et donc du changement d’une grande partie des ciotyenne.es, le processus est certainement plus complexe. Mais, cette vision en 5 étapes a le mérite d’être simple et peut servir de base à notre réflexion. Nous y reviendrons.

Il y a, je pense, un manque dans la communication écologique actuelle. Cette communication est principalement composée d’actions coup de poing (blocage d’autoroute, jet de peinture sur des tableaux, ZAD, grève scolaire de Greta Thunberg…). L’idée est de faire réagir, de faire prendre conscience, parfois même de faire peur. De même, au niveau des arts et du cinéma, nous retrouvons des œuvres qui ont la même approche pour faire passer des messages. Des films comme Soleil Vert, Wall-E ou la série l’Effondrement du collectif Les parasites sont des dystopies qui visent à interpeller le.la spectateur.ice, à lui faire prendre conscience du danger et le.la pousser à l’action.

On pourrait légitimement se demander pourquoi la communication écologique joue autant sur le sentiment ambigu qu’est la peur pour mobiliser. Je pense que cela est en partie dû au fait que pour de nombreux.ses militant.tes écologistes, le sentiment qui les a fait entrer dans l’engagement est la peur. La naissance de nombreuses vocations écologistes est souvent liée à une prise de conscience plus ou moins brutale de la gravité de la situation. Ainsi, c’est la peur qui leur a donné la force de s’engager, d’aller en manif, d’aller en ZAD, etc. Ce sentiment à ensuite pu se combiner à d’autres sentiments plus positifs comme l’amour ou la joie militante. Mais il reste une composante importante de l’engagement de nombreuses personnes… moi y compris.

Un autre point est que de nombreux.ses militant.es écologiste n’ont pas la prétention de savoir de quoi le futur sera fait ou quelles solutions il faudrait mettre en place. Ils.elles n’ont parfois même pas espoir dans le futur. Pour ces personnes, il est donc compliqué de fournir des discours d’espoir. Elles préféreront donc s’en tenir à l’exposé rigoureux des problèmes, qui sont eux bien identifiés, ou bien remettre la question des choix à de futures assemblées citoyennes.

De ce fait, en suivant un résonnement tout-à-fait logique, ces militant.es essaient de susciter la même prise de conscience auprès d’autres citoyen.nes :  les secouer dans leur dissonance cognitive et espérer qu’ils.elles prennent conscience du problème.

Toute cette communication basée sur la peur et la sensibilisation aux problèmes environnementaux était adaptée pour faire passer un grand nombre de citoyenne.es de la phase 1 (individu non conscient du problème) à la phase 2 (individu conscient du problème) des cinq étapes du changement. Il fallait que les gens prennent conscience du problème pour vouloir changer. Mais aujourd’hui cette manière de communiquer commence à montrer ses limites :

  • Premièrement, parce qu’une partie des gens qui en sont encore à la phase 1 ne passeront pas à la phase 2 avec la communication actuelle. Pourquoi ? Parce que pour beaucoup de personnes, l’espoir ou le désir sont de meilleurs moteurs que la peur. D’ailleurs, si on demande à des personnes qui ne sont pas engagés en écologie (phase 1) quelle image elles ont des mouvements écologistes, la réponse est assez intéressante : l’écologiste est souvent présenté comme un rabat-joie, une personne ennuyeuse qui veut juste priver la société de tous ses plaisirs.
  • Ensuite, pour de nombreuses personnes qui sont passés à la phase 2 du changement (prise de conscience du problème sans pour autant savoir dans quelle direction aller), il faudrait de nouveaux récits positifs pour leur montrer la voie du changement qu’ils.elles aimeraient réaliser plutôt que des messages alarmants.

Pour ces deux groupes de citoyen.nes, les productions artistiques écologiques actuelles peuvent sembler particulièrement négatives et anxiogènes… voire même retourner le couteau dans la plaie pour celle.eux qui ont conscience du problème mais ne savent pas quoi faire…

On dit souvent que sans Malcom X et son action violente, Martin Luther King et son action non violente n’auraient jamais pu aboutir. Pour autant… je pense que l’inverse est aussi vrai. S’il n’y avait eu que Malcolm X, est-ce que son action aurait pu aboutir ? Un des discours les plus emblématiques de cette période est « I Have a Dream », or ce discours est fondamentalement porteur d’espoir.

Et où en est-on au niveau des discours d’espoir ? Et bien, ils existent. Que ce soit en manifestation, dans les arts (le film « Demain » de Cyril Dion et Mélanie Laurent) ou encore dans la littérature avec « Ecotopia » le livre de Ernest Callenbach.

Mais ils sont encore trop peu nombreux.  Et selon moi, le format le plus adapté à une communication basée sur l’espoir, le format qui parlerait au plus grand nombre de personnes et dans le laps de temps le plus court est l’utopie écologique. Et ce type de récit, il en existe très peu.

Ainsi, il nous faut une communication basée sur l’espoir pour amener de nouvelles personnes à rejoindre le projet écologique, ou pour montrer la voie… mais peut-on vraiment montrer la voie grâce à une œuvre artistique ? Peut-on vraiment influencer le futur par des récits écologistes ?

 

3. A quoi ressemblera le futur ? Comment les récits façonnent le futur

Est-ce qu’un récit peut vraiment avoir la prétention de faire changer la société ? La question doit être posée de manière sérieuse dans le cas des utopies écologiques. A quoi servent-elles ?

Si vous demandez à quelqu’un de vous décrire comment sera probablement le futur, ou comment sera le monde dans 25 ans, que va-t-il.elle vous répondre ? Il.elle vous répondra sûrement qu’il y aura des robots, de l’IA, et que la technologie va continuer sa marche en avant inexorable… Ou bien il.elle vous parlera de l’effondrement.

Et ces deux réponses paraissent les plus probables à la plupart des gens. Il y a bien sûr des signes qui donnent du poids à ces réponses. Des innovations technologiques ont lieu sans interruption depuis deux siècles et il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Tous les compteurs sont au rouge au niveau environnemental, donc on pourrait s’attendre à un effondrement. Ou encore, de nombreux spécialistes et experts nous répètent que l’IA remplacera bientôt la plupart des métiers que l’on connait – nous avons donc tendance à les croire.

Et bien, la vérité est que le futur… personne ne sait de quoi il sera fait. Les probabilités ne guident pas l’Histoire.

Qui aurait pu prévoir que ce jeune étudiant en médecine qui traversait l’Amérique du Sud en moto à 23 ans allait un jour attaquer la dictature cubaine avec 62 hommes et devenir le commandant Che Guevara? Qui aurait pu prédire que les Etats-Unis qui se présentent comme les leaders de la démocratie seraient un jour dirigés par un vieillard milliardaire qui accumule les fakes news et les discours absurdes ?

L’histoire est faite de rapports de force. Il n’y a pas de progression logique.

Des gens déterminés imposent leur vision aux autres. Des rapports de force s’engagent et ceux qui sont victorieux façonnent le monde – sans toujours savoir si ce qu’ils.elles font est bien ou mal. Comme me le disait une fois un professeur d’économie : les hommes et les femmes font l’Histoire mais ils.elles ne savent pas l’Histoire qu’ils.elles font.

Prenons l’exemple de l’homme le plus riche de la planète : Elon Musk. Il a fait un grand nombre de prédictions qui se sont avérés fausses :

  • En 2011, il a promis que nous serions sur Mars dans 10 ans, puis en 2017 qu’il arriverait sur Mars dans 5 ans…
  • Il promet depuis plusieurs années que des voitures qui se conduiront toutes seules arriveront bientôt sur le marché… et la date est sans cesse repoussée.
  • Il a promis en 2020 que les Tesla que vous achetez deviendront des taxis autonomes qui travailleront pendant votre journée de travail et qui reviendront vous cherchez le soir.
  • Il a déclaré que le Covid serait terminé d’ici avril 2020.
  • Ou encore, au moment du rachat de Twitter, il a promis que la plateforme aurait des millions d’utilisateurs en 2023.

Ces éléments montrent que même Elon Musk, malgré toute sa puissance et sa richesse, ne peut pas prédire le futur.

On se doute que, parmi toutes ces déclarations, certaines relèvent tout simplement de coup de communication et de marketing. Elon Musk ne pensait certainement pas en 2011 qu’il y aurait des astronautes sur Mars dans 10 ans.

En fait, qu’importe que vous disiez la vérité ou non. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. L’important est avant tout que vous soyez déterminés et que vous croyiez à ce que vous dites. Petit à petit, vos idées vont faire leur chemin dans la société et les gens finiront par les envisager comme probables.

A chaque fois qu’Elon Musk fait une déclaration de ce type, il ouvre un peu plus « la fenêtre d’Overton des visions du futur » dans le sens d’un futur technologique.

4. La fenêtre d’Overton des futurs probables

La fenêtre d’Overton est un concept développé par le politologue Joseph P. Overton qui nous vient du domaine de la politique. La fenêtre d’Overton représente l’ensemble des opinions qui sont considérés comme acceptables au sein de l’opinion publique, l’ensemble de ce que l’on peut dire en tant qu’acteur du débat public sans être renvoyé au ban de la société. L’idée est qu’il y a un grand nombre de moyens de déplacer la fenêtre d’Overton, autrement dit de faire passer une idée du domaine des opinions radicales ou impensables au domaine des idées acceptables voire populaires.

Dans le cadre des récits sur le futur, je me propose de reprendre ce concept pour créer celui de fenêtre d’Overton des visions du futur. La fenêtre d’Overton des visions du futur rassemble toutes les visions du futur qui paraissent réalistes et enviables aux citoyen.nes. Et cette fenêtre est mobile. Des évènements peuvent faire bouger cette fenêtre dans un sens : par exemple, la possibilité que la guerre revienne en Europe paraît beaucoup plus probable qu’au début des années 2000 et cela est grandement dû au déclanchement de la guerre en Ukraine. Cet évènement à fait passer l’idée d’une guerre en Europe d’absurde à envisageable.

Mais des déclarations de politiques et des récits de science-fiction peuvent aussi  faire bouger la fenêtre d’Overton.  On rappellera l’importance de la série dans laquelle a joué le Président Zelenski dans son ascension au pouvoir en Ukraine. De même, Donald Trump doit beaucoup de sa crédibilité à la série The Apprentice qui l’a mis en valeur comme un homme en qui l’on peut avoir confiance au début des années 2000. Une partie de la communication de sa première campagne reprend d’ailleurs le narratif de la série. La chaîne Marketing Mania sur Youtube a fait une vidéo très intéressante à ce sujet.

Comment se fait-il que les films et récits aient autant d’impact sur la fenêtre d’Overton des imaginaires du futur possible ?

Parce que quand un film ou un récit présente une vision du futur, il rend cette vision du futur plus concrète dans l’esprit de nombreuses personnes.

Faisons un exercice simple : si je vous demande d’imaginer rapidement le futur qui vous semble le plus probable, combien d’images auxquelles vous venez de penser proviennent de films que vous avez vu ?

Il est difficile pour un cerveau humain d’inventer complètement une idée ou un concept. Les films et les romans offrent à nos cerveaux des images toutes faites qu’ils peuvent ensuite plaquer sur des notions : le futur, l’amour, etc.

Autrement dit, un service que l’on pourrait rendre à la transition écologique, c’est d’affirmer qu’elle va arriver, de se fixer des objectifs clairs et d’accompagner cette communication d’une série de films et séries REALISTES qui viennent appuyer cette vision du monde.

On remarquera aussi, pour revenir à la discussion précédente, qu’Elon Musk et les autres milliardaires de la Silicon Valley font rêver les gens en leur faisant miroiter une vision fabuleuse du futur technologique qu’ils préparent. Contrairement à la communication écologiste, la communication des grandes entreprises et des milliardaires est souvent basée sur l’espoir et la promesse de bonheurs futurs. Steve Jobs, Elon Musk ou même Donald Trump font rêver les foules. Ils ont un discours qui allie habilement critique de la société actuelle et rêve d’une société meilleure. Si, chez eux, ces discours relèvent clairement de la manipulation, il est quand même intéressant de voir que l’espoir est un sentiment fédérateur fort.

 

5. La fenêtre d’Overton des visions du futur actuelles : l’influence des anti-utopies

Nous avons donc vu que personne ne sait de quoi sera fait le futur. Mais les déclarations des politiques, les actualités récentes ainsi que les récits de science-fiction peuvent cependant influencer la vision qu’ont les gens du futur. On peut donc définir une fenêtre d’Overton des futurs probables que l’on peut déplacer par les récits.

Mais, d’ailleurs, la fenêtre d’Overton des futurs probables actuelle… que nous indique-elle ? Quel futur semble le plus probable aux gens aujourd’hui ? Et quels type de récits le soutiennent ?

Les récits qui fixent la fenêtre d’Overton des futurs possibles dans notre société aujourd’hui sont… des anti-utopies.

Qu’est-ce qu’une anti-utopie ? Et pourquoi parler d’anti-utopie ? L’inverse de l’utopie n’est-il pas la dystopie ?

L’émission d’Arte « Manque-t-on d’utopie écologique » nous offre une réponse à ces questions.

Dans cette émission, l’idée suivante est développée : les utopies écologiques et les dystopies sont souvent opposées mais en réalité elles présentent les mêmes faces d’une médaille. Elles nous montrent une certaine vision du futur et invitent le.la spectateur.ice à prendre son destin en main. Elles lui apprennent que rien n’est figé dans le marbre. Elles lui montrent les futurs que l’on veut éviter et ceux que l’on pourrait viser pour qu’il.elle réfléchisse au futur qu’il.elle aimerait.

En réalité, le véritable récit opposé à l’utopie et la dystopie est l’anti-utopie.

L’anti-utopie est l’idée que le futur est écrit d’avance et que rien ne changera plus. C’est la grande marche du monde. La technologie va progresser, l’IA va remplacer la plupart des métiers que l’on connaît, c’est la loi du marché. Nous n’y pouvons rien.

C’est ce qui amenait le philosophe Frédéric Jameson à considérer qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.

Si on reprend le concept de fenêtre d’Overton des visions du futur, on réalise que la fenêtre actuelle est une anti-utopie : le seul futur probable, c’est que la technologie continue et que le capitalisme perdure. Avec cette idée que le futur est déjà tracé d’avance, les milliardaires nous imposent leur vision du monde sans prendre en compte une notion importante : ce futur qu’ils nous préparent… est-ce qu’il nous plaît ?

 

6. Avec la décroissance, de quel futur priverait-on nos concitoyen.nes ?

Si, au lieu de demander à une personne quel est le futur qui lui semble le plus probable, je lui demande dans quel monde il/elle aimerait vivre dans le futur, la réponse risque d’être assez différente… Et c’est un détail un peu troublant quand on y pense.

Dans l’ensemble les gens aimeraient que le monde ne change pas trop au niveau technologique. Ils aimeraient surtout que les acquis sociaux se maintiennent et qu’ils puissent gagner leur vie.

On voit souvent le réchauffement climatique comme une catastrophe qui vient stopper un développement technologique de l’humanité qui va vers le progrès. Mais le point intéressant est que s’il n’y avait pas de réchauffement climatique, l’aboutissement de ce monde de progrès qui nous est annoncé et que l’on voit dans les récits d’anti-utopie…

…serait certainement un cauchemar !

L’IA est un bon exemple de cette dynamique. L’IA est dangereuse, même des spécialistes du domaine mettent en garde contre les dangers de l’IA avec des scénarios probables où l’humanité en perd le contrôle. Mais en plus de cela… Avez-vous déjà entendu des spécialistes de l’IA vous parler du monde dans lequel nous vivrions si l’IA fonctionnait bien ? Toutes nos vies seraient contrôlées par l’IA et nous n’aurions plus aucun effort à faire, plus à réfléchir, nous pourrions nous reposer sur l’IA pour écrire, comprendre et même créer de l’art… sérieusement ? Mais quel cauchemar ! Nos vies n’auraient absolument plus aucun sens. D’où ma question ? Pourquoi, POURQUOI devons-nous développer l’IA ? Quand bien même tout irait bien, cela ne nous rendrait pas plus heureux…

Eh, bien ce que vous venez de lire sur l’IA s’applique à peu près à toutes les technologies qui sont en cours de développement.

Je peux vous annoncer sans souci que les humains ne seront pas plus heureux dans un monde où les voitures se conduisent toutes seules. Les humains ne seront pas plus heureux si l’on développe la 6G, si l’on développe des téléphones intégrés à notre cerveau sous forme de puces, ou encore si l’on développe des robots qui nous aident dans nos taches quotidiennes.

En fait, les gens qui travaillent sur ces projets se fichent bien de savoir si ces projets nous rendraient plus heureux. Ce qui est sûr, c’est que ces projets vont les rendre plus riches. Et nous ? Pauvres citoyens, qu’en pensons-nous de ces technologies ? Et bien, cela n’a aucune importance, parce qu’officiellement nous vivons dans une anti-utopie. On n’arrête pas le progrès, c’est la grande marche du monde.

Mais la réalité est que nous ne somme pas dans une anti-utopie. Personne ne sait de quoi sera fait le futur. Pas même Elon Musk.

Une infinité de futurs sont possibles. Voilà un des premiers points clefs en faveur de la réalisation d’utopies écologiques : rien que pour agrandir un peu la fenêtre d’Overton des visions du futur. Rien que pour rappeler aux citoyen.nes que d’autres futurs sont possibles et que la « Marche du monde » est un mythe. Rien n’est inéluctable.

Pour autant, parmi toutes les visions du futur possibles que l’on pourrait proposer, sommes-nous légitimes à imposer notre vision du monde à la société ? Est-ce que les humains seraient vraiment heureux dans une utopie écologique ? Est-ce que la décroissance est vraiment le monde qui rendra les humains heureux ?

En réalité, si nous réalisons la transition écologique, nous n’allons pas priver les humains du monde et du confort dans lequel ils vivent actuellement… Nous les privons du futur que sont en train de leur construire les milliardaires de la Silicon Valley.

Un futur qui ne prend pas en compte leurs envies et leurs besoins et dans lequel ils.elles ne seraient certainement pas si heureux. Voilà de quoi nous les privons en réalisant la transition écologique.

Mais cette idée est compliquée à faire passer : c’est lié au fonctionnement du cerveau humain. Si on demande à des gens de nous donner leur avis sur un projet (ici, la décroissance) ils ont tendance à comparer le projet à la situation actuelle… or, ils doivent plutôt comparer le projet à une situation sans projet.

Autrement dit, si je parle à quelqu’un de la transition écologique que l’on peut viser en 2050, il va avoir tendance à comparer le mode de vie que je lui présente au mode de vie qu’il a à l’heure actuelle. Mais la vérité, c’est qu’en 2050 son mode de vie aura bien changé si l’on continue le business as usual. Déjà, il y aura les effets du réchauffement climatique. Mais en plus, si les développeurs de l’IA et les libéraux atteignent leurs objectifs, le monde ressemblera à une dystopie.

Autrement dit, notre présent chéri fait de voitures manuelles et de smartphones et de PC de gaming va disparaitre QUOI QU’IL ARRIVE.

La question est : Que voulons-nous à la place ?

 

Partie 2 : Comment faire un bonne utopie écologique ?

Maintenant que nous avons vu l’importance de récits écologiques positifs pour influencer la vision du futur qu’ont les gens, nous allons voir quelle forme de récit a le plus de chance d’influencer la société et pourquoi. En effet, il existe de nombreux récits écologiques, et il est important de bien analyser leurs limites pour comprendre ce qui fait une bonne utopie écologique.

 

1. Le piège du Solar Punk : ne pas déplacer la fenêtre d’Overton des récits du futur

Nous avons démontré dans la Partie 1 l’importance des utopies écologique pour faire changer la société… Pourtant, malgré tous les arguments en sa faveur, ce style de récits est… étrangement rare.

Maintenant que nous avons vu leur importance, on peut vraiment se demander pourquoi il y en a si peu qui sont sortis jusqu’à maintenant. Et même, parmi les projets de récits qui sont actuellement en cours de développement et qui se présentent comme des utopies écologiques, ceux qui répondent véritablement à la définition du chapitre 1 se font rares.

En fait, un.e auteur.ice qui veut faire un récit sur l’écologie risque de s’arrêter en chemin bien avant d’arriver à écrire une utopie écologique telle que définie dans la partie 1 (pour rappel : l’utopie écologique est un récit qui se passe dans un futur positif plus ou moins proche où la transition écologique a eu lieu.)

Le premier problème que rencontre notre scénariste est qu’imaginer une société décroissante dans toute sa complexité n’est pas évident. En effet, pour se sentir légitime à créer un monde écologique qui sera forcément exposé à de nombreuses critiques et laissera dubitatif les spectateur.ices… il vaut mieux s’appuyer sur des rapports, des essais et ce que disent les chercheurs.

Or il n’est pas facile pour quelqu’un qui a fait des études de cinéma et qui n’a ni le temps ni les connaissances de base de se plonger dans des rapports de l’Ademe, ou encore le rapport TYFA de Solagro qui imagine l’Europe en agroécologie en 2050.

Le deuxième écueil dans lequel risque de se retrouver notre scénariste est que quand bien même un.e auteur.ice se plongerait dans ces rapports, il.elle finirait par s’autoriser des libertés artistiques. Dans son mémoire sur les utopies écologiques, Carla Dominique note ainsi qu’au sujet des guides d’écritures qui ont été proposés aux scénaristes pour écrire des nouveaux récits, “les seuls retours négatifs que nous pouvons avoir tournent autour de la question de la liberté de la création ».

Ainsi, les scénaristes comme les artistes en général ont tendance à se méfier quand on leur impose des contraintes dans le processus créatif. On ne contraint pas la créativité.

Ces deux raisons expliquent que de nombreux scénaristes, qui n’ont pas la possibilité ou l’envie de se plonger dans des rapports et qui veulent laisser libre cours à leur créativité réalisent des utopies écologiques complètement libres. Ils.elles imaginent des mondes fantastiques. Parfois ces récits ne respectent même pas les lois de la physique. Tous ces récits qui présentent un futur positif, sans se contraindre avec le caractère réaliste du futur présenté, peuvent être rassemblés sous l’étiquette du Solar Punk.

Ces récits Solar Punk ont beaucoup de succès. Avatar, le film le plus vu de tous les temps est un récit qui pourrait s’apparenter à du Solar Punk : Pandora est un monde écologique rêvé dans lequel les Navi’s et la nature vivent en harmonie.

Aujourd’hui un des principaux projets d’utopie écologique en France est « l’académie citoyenne pour le climat » porté par Valérie Zoydo. Ce projet rassemble des citoyen.nes qui viennent proposer des récits de futurs dans lesquels iels aimeraient vivre et des scénaristes qui se chargent d’écrire des récits à partir de ces récits citoyens. Les 8 récits qui sont sorti du projet s’inscrivent pour la plupart dans la mouvance Solar Punk.

Mais alors quel est le problème du Solar Punk ? Les récits Solar Punk sont-ils suffisants pour créer de nouveaux imaginaires ou pour déplacer la fenêtre d’Overton des futurs probables ? Pour ce qui est des nouveaux imaginaires, oui ces récits permettent d’en créer. Mais je ne les sens pas assez réalistes pour déplacer la fenêtre d’Overton des récits du futur probable. Il serait facile pour n’importe quel analyste géopolitique, ou simplement un politique, de balayer d’un revers de la main un récit Solar Punk comme une présentation d’un futur impossible.

Une utopie écologique, si elle veut élargir le fenêtre d’Overton des récits du futur, doit présenter un univers réaliste et si possible basé sur un maximum d’études.

 

2. La facilité scénaristique de la dystopie

La plupart des récits sur l’écologie ne sont pas des récits Solar Punk. Ce ne sont même pas des utopies. Le public est friand d’utopies… mais elles se font très rares. Pour comprendre pourquoi, il faut que l’on aborde la question du drame.

Rappelons qu’une histoire est un drame. Toujours. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, comme dit le proverbe.

Donc, il nous faut un drame. Et ceci explique le succès de la dystopie écologique. Déjà elle fournit le drame parfait (la fin du monde), mais en plus elle permet de dénoncer et de faire un récit engagé sans se contraindre avec tous les éléments nommés précédemment (lecture de rapports et limitation de la créativité par souci de réalisme). Voilà pourquoi il y autant de dystopies écologiques et si peu d’utopies parmi les nouveaux récits.

La dystopie n’est pas une anti-utopie. Elle a le mérite d’ouvrir la fenêtre d’Overton des visions du futur possible…

Mais, comme nous l’avons vu précédemment, la dystopie n’est pas optimale pour créer de nouveaux imaginaires. Ce type de récit sur l’écologie a fait son temps et pour des personnes dans la phase 2 du changement et qui souffrent d’éco anxiété, ou bien pour des personnes de la phase 1 qui fonctionnent plus à l’espoir, la dystopie est carrément contre-productive.

 

3. Ni du Solar Punk ni de la dystopie ? Mais alors quoi ?

Quelques auteur.ices ont essayé à ma connaissance de contourner ces problématiques inhérentes à l’utopie écologique sans pour autant se lancer dans la réalisation de récits dystopiques.

Les quelques utopies écologiques réalistes que je connais sont :

  • Le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, un documentaire positif sur l’écologie qui présente les solutions écologiques sur lesquelles nous pourrions nous baser pour créer un nouveau monde.
  • Ecotopia de David Callenbach, roman des années 1970 qui se déroule dans les années 2000, dans lequel nous suivons un journaliste américain qui se rend pour la première fois dans le pays d’Ecotopia. Ce pays est constitué de trois états américains de la côte ouest qui ont fait sécession pour former un pays écologique dans les années 1970.
  • La collection de courts-métrages « On s’adapte » sur canal +.

Les deux premières œuvres  sont novatrices et ont eu un retentissement important au moment de leur publication. Ceci semble encore une fois souligner l’appétence du public pour les utopies écologiques, même quand elles sont réalistes.

Mais ces récits présentent des caractéristiques qui, selon moi, ont limité leur impact sur la société. Étudier les limites de ces récits va nous permettre de bien définir quelles caractéristiques doit avoir une utopie écologique pour être la plus impactante possible.

Commençons par Le film Demain. Demain est un documentaire. Or, par rapport à la fiction, le documentaire présente deux limites pour impacter les imaginaires.

Par sa forme même, il touche un nombre plus faible de spectateurs par rapport à une fiction mainstream. De nombreuses personnes ne considèrent pas les documentaires comme du divertissement, mais plutôt comme un moyen d’en apprendre davantage sur un sujet. Ceci fait que la consommation de documentaires est moins importante que la celle de séries chez la plupart des gens. Or, pour changer les imaginaires, il faut toucher un public le plus large possible.

De plus, les documentaires font davantage appel à la raison des spectateurs qu’à leurs sentiments. Dans un documentaire, toutes les idées sont formulées et peu de choses sont suggérées. Le message est assez clair et précis. De ce fait, le documentaire ne permet pas de mettre en place la technique de la pédagogie clandestine que nous verrons dans la dernière partie.

Ecotopia est une utopie écologique réaliste et un récit de fiction. Alors quelle est la limite de cette utopie écologique ?

Le problème d’Ecotopia est que le livre finit par devenir un peu long. L’auteur n’a pas vraiment résolu la problématique du drame et de l’enjeu dans une utopie écologique… il n’y a pas vraiment de drame, ni d’enjeu extrêmement fort dans Ecotopia.

Enfin, que dire de La collection « On s’adapte » de Canal + qui présente des récits qui se passent bel et bien dans des mondes écologistes réalistes et présente des drames et des enjeux ? Là encore, la technique trouvée pour contourner le problème du drame ne me semble pas optimale pour écrire des utopies écologiques les plus impactantes possibles. Les récits de cette collection se déroulent bel et bien dans des futurs réalistes où la transition écologique a eu lieu… mais nous suivons des habitant.es qui ne sont pas satisfait.es de la vie dans le monde écologique. Le drame dans ces courts-métrages est donc le suivant : une utopie écologique ne plaît pas à tout le monde.

Mais ce type de drame ne peut pas nous convenir. Il revient à se tirer une balle dans le pied en donnant des arguments tout cuits à nos détracteurs…

Alors comment faire ? Comment faire un récit qui soit à la fois basé sur des rapports, qui présente un futur positif, qui soit une fiction touchant un maximum de spectateur.ices et qui les intéresse grâce à un enjeu fort et un drame mais qui ne critique pas le monde écologique présenté ?

Ouf… vaste programme.

 

4. La solution du drame décorrélé

Pour répondre à cette question, il suffit simplement de se pencher…sur les films de super-héros !

Avengers: Endgame est un des films de super-héros qui a le plus impacté le monde du cinéma ces dernières années. Si on se penche sur la gestion du drame dans ce film, on voit que les scénaristes ont réussi de manière toute bête à faire un film avec un enjeu fort et un drame important… tout en ne critiquant pas du tout le monde dans lequel se déroule l’intrigue (ce qui est une prouesse quand on voit que le film se passe aux Etats-Unis et à l’époque du réchauffement climatique…).

D’ailleurs il n’y a pas que les films de super-héros qui respectent cette règle.

Et si tout bêtement… nous nous inspirions de ces films mainstream pour résoudre notre souci du drame dans un monde utopique ?

En fait, le secret est le suivant : dans la plupart des films, le drame est assez indépendant du monde dans lequel se déroule l’histoire. On pourrait nommer ce concept : le drame décorrélé. Il est tout à fait possible de créer un enjeu fort sans que le récit ne remette en question le monde dans lequel il prend place.

Un polar ne remet pas en question la société… au maximum, il pointe des incohérences ou dénonce de la corruption. Une romance ne remet pas en question la société. Un film de super-héros non plus.

La voilà, notre solution : pour que l’utopie écologique soit captivante, il faut que le drame soit fort et l’enjeu aussi, mais il ne faut pas que ce drame concerne le monde directement, sans quoi ce n’est plus une utopie écologique.

Il faut donc écrire des polars, des romances et, pourquoi pas, même des films d’action qui se déroulent dans des mondes écologiques.

Il serait quand même dommage que le drame soit complément décorrélé du monde écologique dans lequel prend place l’utopie écologique. Il pourrait être intéressant de discuter les qualités d’un monde décroissant par exemple.

Il est tout à fait possible que des personnages remettent en question le monde dans lequel prend place l’histoire, sans pour autant que le monde soit modifié par l’histoire.

Comment faire ? Encore une fois, prenons exemple sur les films de super-héros.

Dans ces films, il arrive parfois que l’antagoniste du film amène une critique légitime de la société.

Il y a quelques années, une vidéo intitulée « le syndrome de Magnéto » est sortie sur la chaîne Youtube Bolchegeek. La vidéo explique que dans les films d’agents secrets ou de super-héros, les antagonistes cherchent à changer le monde, tandis que les héros se battent pour le conserver tel qu’il est.

Les films de super-héros sont étonnamment puissants pour qu’à la fin, le monde, aussi imparfait soit-il, soit préservé de tout changement. Quels que soient les arguments valables des « méchants » (Magnéto qui veut que les humains arrêtent de s’en prendre aux mutants dans X-men, l’antagoniste dans Kingsman : Services secrets et Thanos dans Avengers qui sont tous les deux inquiets des effets de la surpopulation, etc.), les « gentils » vont toujours se battre pour les stopper sans vraiment régler le problème de fond.

Encore une fois, inspirons-nous de cette idée toute bête pour résoudre la question du drame. Même si notre antagoniste pointe des défauts dans la société écologique, les protagonistes doivent se battre pour la maintenir telle qu’elle est.

 

5. La pédagogie clandestine : l’autre avantage du drame décorrélé.

Les gens n’aiment pas qu’on leur dise quoi penser. Da manière générale, plus votre message est cash, plus les gens risquent de s’en détourner. C’est un des soucis du documentaire qui fait appel à la raison des spectateurs et leur assène une série d’arguments.

Mais, même dans le domaine de la fiction, un autre écueil dans lequel pourrait tomber la scénariste d’utopie écologique serait de vouloir faire passer trop d’infos et donc d’obtenir un rendu assez proche d’un documentaire. C’est un des écueils dans lequel je suis tombé lors de la réalisation de ma première utopie écologique « Un autre monde est possible ». Le court-métrage présente de longues scènes descriptives qui, je le pense, pourraient finir par passer pour de la pédagogie bête et méchante et donc déplaire à certain.nes spectateur.ices.

Encore une fois, les utopies écologiques devraient tout simplement suivre l’enseignement numéro 1 du cinéma : Show don’t tell.

Pourquoi Show don’t tell ? Déjà parce que sinon, autant faire de la littérature, mais surtout parce qu’arriver à faire passer une idée à des spectateurs au travers de sentiments est beaucoup plus percutant et marquant que si un des personnages exprime cette idée.

Et dans le cas d’une utopie écologique, un des objectifs clés est de mettre en image un monde écologique. On aimerait donc qu’un maximum d’informations sur ce monde écologique soient transmises au spectateur.

Mais encore une fois, inspirons nous des films actuels de science-fiction : On ne doit pas se concentrer trop fort sur l’univers dans lequel se passe l’histoire.

Les blagues les plus drôles en comédie sont celles qui se déroulent en arrière-plan et sur lesquels les personnages ne s’arrêtent pas. En fantasy, les personnages ne doivent pas passer leur temps à décrire le monde dans lequel ils évoluent, sans quoi cela devient un documentaire. Si le film distille assez finement des informations sur le monde dans lequel il prend place, les spectateurs vont être curieux et faire eux-mêmes le travail de se renseigner sur le monde présenté.

Ceci explique le succès de certains livres qui présentent l’univers de Harry Potter, ou des Wiki sur Game of Thrones. Les spectateurs sont parfois tellement attachés à un univers qu’ils veulent de nouvelles histoires qui prennent place dans cet univers. Les fan-fictions ou bien la trilogie le hobbit tirent leurs succès du fait qu’elles permettent aux spectateur.ices de se replonger dans des univers qu’iels ont aimés.

Une bonne utopie écologique doit distiller au compte-goutte des informations sur le monde écolo, mais sans que cela prenne le pas sur l’histoire. Un grand nombre d’éléments écologiques de ce monde doivent simplement faire partie du décor et parfois ne pas même être mentionnés par les personnages, qui ont l’habitude d’évoluer dans ce monde. C’est le concept de pédagogie clandestine développé dans le mémoire de Carla Dominique sur les nouveaux récits.

Pour autant, comme dans un film d’aventure, il est aussi important que les personnages soient curieux du monde dans lequel ils évoluent et soient de temps en temps émerveillés de ce qu’ils découvrent. Si ces moments sont bien dosés, le spectateur ne sentira pas qu’on lui impose une vision prédéfinie du monde, mais au contraire sera curieux de ce monde.

Le fait que le drame ne soit pas en lien direct avec le monde dans lequel se déroule l’histoire est aussi un moyen de faire facilement de la pédagogie clandestine, ce qui doit nous encourager dans cette voie.

Conclusion

Nous l’avons vu, la société a plus que jamais besoin de récits positifs sur l’écologie. Nous vivons dans un monde dirigé par des récits anti-utopistes qui nous donnent l’impression que l’avenir est tout tracé et que le réchauffement climatique est inévitable ou sera résolu par la technologie. L’utopie écologique est un moyen de transformer la société en changeant les récits et en déplaçant la fenêtre d’Overton des futurs probables et souhaitables.

Mais pour qu’une utopie écologique soit la plus efficace possible dans sa mission de changer les récits du futur, il est important qu’elle respecte un certain nombre de caractéristiques. Dans l’idéal, le récit doit être une fiction. Le monde présenté doit être réaliste et étayé au maximum. Le drame doit être décorrélé le plus possible du monde écologique, les personnages doivent être heureux dans ce monde. Ceci nous permet de faire passer un grand nombre d’idées à travers la méthode de la pédagogie clandestine et de toucher des spectateur.ices qui sont éloignés des sujets écologiques et qui n’ont pas envie d’en entendre parler.

Nous devons être encore plus rigoureux sur la qualité de nos scénarios que les scénaristes qui font des récits qui se déroulent dans le présent. Le fait de faire une utopie écologique est notre concept. Et c’est un concept qui nous assure l’originalité de notre récit. Mais il ne doit pas faire oublier que l’essentiel est la qualité du scénario, de l’intrigue, de la construction des personnages. Alors, il devient clair que l’Utopie écologique pourra changer de nombreuses choses.

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